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LE MONDE SPECTRAL DE JUAN RULFO - Fernando del Paso


LE MONDE SPECTRAL DE JUAN RULFO
Fernando del Paso


Nous déplorons aujourd’hui la mort d’un homme et d’un ami : Juan Rulfo. L’autre, l’écrivain, on dirait qu’il est mort il y a longtemps.

Le cas de Rulfo est unique dans l’historie de la littérature. Il publia avant la quarantaine un recueil de nouvelles « La plaine en flammes » et le roman « Pedro Páramo ». Grâce a ces deux livres, qui ensemble ne fon que deux cents pages imprimées, Rulfo atteint la consécration, devenant l’un des plus grands écrivains de langue espagnole du siècle. Puis, suivent trente années de silence.

On a fréquemment dit que Rulfo n’avait pas prévu son énorme succès et que son immense renommée l’avait accablé.

Ce serait cela la cause de son long silence. On ne peut pas toutefois écarter une autre possibilité : que Rulfo, tel que cela a été suggéré par Severo Sarduy, n’avait plus rien à dire. Si c’est la première théorie qui est vraie, il faudrait reconnaître le caractère héroïque de son silence. Si, par contre, il était né pour écrire seulement ces deux livres, là on doit supposer que son silence lui pesait autant que pesait au personnage de « No oyes ladrar los perros » le corps du fils blessé qu’il portait sur les épaules et qui subitement devint un poids mort.

Les critiques, les lecteurs, les professeurs, les étudiants de littérature, les journalistes et même ses propres amis, nous nous chargions de rendre plus lourd ce fardeau par notre insistance, notre harcèlement constant, notre curiosité et —il est aussi de le dire— quelquefois par une impatience bien intentionnée : celle qui naissait du désir de lire d’autres interventions rulfiennes.

En fait, nous ne le savions pas encore, et peut-être l’ignorait-il lui-même, mais Rulfo nous avait déjà donné de nouvelles inventions. Parmi ses nombreuses vertus, son œuvre et tout particulièrement « Pedro Páramo », possède celle de se transformer avec chaque nouvelle lecture ; il est vrai que, dans une certaine mesure, toute œuvre importante de la littérature universelle réserve de nouvelles surprises à celui qui la relit.

La sensibilité et la perception changent chez l’individu, elles s’enrichissent à la lecture d’œuvres nouvelles qui éclairent les anciennes en instaurant des coordonnées inédites. Mais dans « Pedro Páramo », ce potentiel de transformation est hallucinant. Peut-être est-ce parce que son monde est un monde de spectres et que la faculté de paraître sous des formes différentes appartient en propre à la nature des spectres, même quand ils ne changent pas leur nom, que ce soit Juan Preciado, Pedro Páramo o Susana San Juan. Mais les personnages de Rulfo n’auraient pas cette faculté si elle ne leur était pas conférée par un langage qui est, tout comme eux, spectral dans la mesure où sa transparence est un piège : ses images, même visibles, même si elles s’offrent à la contemplation dans toute leur beauté tragique, son insaisissables, changeantes, elles inaugurent chaque fois une voix différente, un écho nouveau.

Ce qui, à son tour, ne peut pas être isolé d’un fait poétique plus proche de l’irréalité que de la réalité : ce que disent les personnages de Rulfo n’est pas ce que l’on dit dans la vie réelle. Les vrais paysans ne parlent pas comme ça. Ce qui se passe c’est que Rulfo, par son talent nous convainc du contraire. Mais… est-ce vraiment le contraire ?

N’est-il pas plus juste de supposer que dans son œuvre la réalité et l’irréalité, au lieu de se nier l’une l’autre, s’affirment réciproquement ? Ainsi dans « Pedro Páramo », les vivants se retrouvent dans la voix des morts, les morts dans la voix des vivants.

On a beaucoup parlé et on parlera encore beaucoup de l’œuvre de Rulfo. Mais sa place dans la littérature est désormais inamovible. Avant tout, parce que son œuvre faite date dans l’historie de la littérature latino-américaine. Et c’est en ce sens qu’il importe de remarquer que dans son œuvre, le paysage mexicain s’incorpore pour la première fois ­—et peut-être pour la dernière— aux personnages. Il s’incorpore, oui : il devient leur corps propre. Avant Rulfo, le paysage américain, et notamment la forêt tropicale, était un personnage parmi les autres, voire, souvent, le personnage central, comme dans « Dona Bárbara » de Rómulo Gallegos ou dans « La Vorágine » de José Eustasio Riviera, œuvres dans lesquelles le paysage engloutit matériellement les personnages. Il les dévore. Chez Rulfo, personnages et paysages sont une seule et même chose. Non pas tous les personnages, ni non plus tous les paysages. Il n’y a pas de trace dans les livres de Rulfo des tropiques bigarres et luxuriantes. Le paysage de la Media Luna est, tout comme l’âme de Pedro Páramo, grisaille et désolation.

Je crois qu’il n’est pas sans intérêt, de mentionner deux écrivains européens, tous deux de langue française, que Rulfo connaissait très bien ­—nous avons en plusieurs occasions évoqué leur œuvre— dont il est permis de penser qu’ils ont peut être eu une influence sur l’attitude de l’écrivain mexicain vis-à-vis du paysage : le romancier français Jean Giono, notamment dans « Le chant du monde », et le Suisse Charles-Ferdinand Ramuz par « Derborence ». Mais en tout état de cause, il ne s’agirait que de cela : d’une influence. Car, tant chez Giono que chez Ramuz, le paysage est beaucoup plus humain que celui de l’œuvre de Rulfo. Il y a place là, encore, pour l’espoir.


Traduction : Enrique Hett.

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